Activités et stratégies de survie dans une communauté de pêcheurs: le rôle de la femme dans l'économie touristique (Nazaré-Portugal)
Christine Escallier
Ethnologue
Professeur à l'Université de Madère



Resumo

Atividades e estratégias de sobrevivência em uma comunidade de pescadores: o papel da mulher na economia turística (Nazaré-Portugal)

Durante muito tempo a pesca foi a única atividade econômica ocupando quase todos os habitantes de Nazaré, que viviam então exclusivamente dos produtos do mar. Quando a sobrevivência de uma comunidade depende da exploração aleatória de suas riquesas, a totalidade de seus membros participa diretamente do esforço da pesca. O sucesso da profissão de pescador depende então do envolvimento estrito das mulheres na produção. Com a colocação em serviço de um complexo portuário em 1987, as condições de trabalho das mulheres de pescador mudaram consideravelmente. Uma redistribuição dos papéis operou se na comunidade, excluindo as mulheres das atividades pré e pós colheitas , obrigando ás a procurar outras fontes de renda. As suas iniciativas estendem se a outra atividade econômica, hoje dominante, o turismo.

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Nazaré, petit port de pêche de la côte nord du Portugal, est une terre de tourisme qui s'est développée très tôt. Sa situation géographique privilégiée, au centre de la plus importante zone touristique du pays - cathédrales de Alcobaça et Batalha, pèlerinage de Fátima -, favorise l'essor de nouvelles activités.

La communauté, aujourd'hui diversifiée, est à l'origine constituée de pêcheurs migrants venus du nord du Portugal. La plage est alors le lieu de nombreuses activités maritimes. Là se constitue au XVIe siècle un chantier naval de grande importance où sont construites les caravelles destinées aux Grandes Découvertes, puis la pêche devient l'unique activité économique j usqu'à la fin du XIXe siècle.

Au début du XXe siècle, Nazaré bénéficie de l'engouement naissant de la classe bourgeoise pour les bains chauds d'eau de mer. Deux établissements attirent une clientèle nationale, bientôt concurrencée par les touristes étrangers préférant la plage, longue étendue de sable protégée des vents froids du nord par un promontoire (Pl. 1) . En 1920, il existe déjà deux hôtels à Nazaré.

Pl. 1

Le tourisme prend son essor. C'est un tourisme d'élite (portugais et français). Il ouvre dans la vie des Nazaréens de nouvelles perspectives mais pour tenter de redresser une économie locale chancelante à partir de ce secteur (les pêcheurs connaissent des hivers interminables durant lesquels les barques restent à terre), il faut désenclaver le site, rompre son isolement par l'amélioration des communications terrestres. De nombreuses transformations sont réalisées dans le but de développer le transport des produits et des hommes et notamment la création d'une ligne de chemin de fer qui fait de Nazaré son terminus. Les trains transportent les paniers de sardines et les produits de la région et durant les mois d'été, ils acheminent les touristes. Dès 1925 Nazaré est déclarée ville touristique.

Parallèlement à l'évolution d'une économie touristique, l'économie locale traditionnelle supporte le contrecoup de deux grandes crises de la sardine dans les années 1930 et 1960, ce qui va précipiter la décadence du groupe des pêcheurs et contribuer à une réorganisation économique et sociale.

•  Déplacement des activités traditionnelles et changement d'acteurs

Le métier de pêcheur est une profession aléatoire et laborieuse. Dans de nombreuses communautés, la participation des femmes à l'économie locale est souvent déterminante. La réussite du métier de pêcheur dépend de leur participation étroite à la production. A Nazaré celle-ci s'est exprimée par une omniprésence des femmes dans les activités terrestres. Traditionnellement le produit de la pêche échappait aux pêcheurs dès lors que celui-ci était à terre. Après avoir aidé à haler les embarcations sur le sable , les femmes déchargeaient les paniers, triaient le poisson et le vendait à l'encan. Le séchage s'effectuait également sur place. Dans les années 1940, près de huit cents femmes travaillaient au séchoir de la plage. A l'origine la matière première provenait de la part du pêcheur, mais en raison de l'importance de la production, les femmes ont dû se procurer la marchandise à la criée pour approvisionner leur commerce. Elles deviennent ainsi les principaux acteurs de la commercialisation du poisson. À tous les niveaux de la chaîne technique, du débarquement de la prise jusqu'à sa consommation, en passant par son transport, sa transformation, son stockage et sa vente, se trouvent des femmes et des filles de pêcheurs, au destin tracé.

Les infrastructures touristiques vont évoluer lentement jusque dans les années 50. Après la Seconde Guerre mondial, le tourisme de masse fait son apparition, conséquence des premiers congés payés. Mais ce n'est qu'après la révolution des Oeillets (1) de 1974 qu'il connaît un spectaculaire accroissement au Portugal. Durant l'été toutes les barques échouées sur la plage sont déplacées et regroupées quelques dizaines de mètres plus au sud pour laisser à la municipalité un espace suffisant pour dresser des tentes qui sont louées aux estivants (Pl. 2).



Les touristes prennent possession de tout le bord de mer, laissant ça et là quelques espaces aux ramendeurs. Les pêcheurs à la senne de plage échouent leurs embarcations entre les baigneurs allongés. Ils doivent s'accommoder tant bien que mal de la présence de ces derniers au moment crucial du halage du filet. Ainsi, à l'instant où les cordes sont hissées, ils doivent parcourir la plage en enjambant les corps et en contournant les parasols. Les places qui autrefois accueillaient les marchés - poissons, fruits, légumes, artisanat - et les barques en calle sèche, sont aujourd'hui des esplanades sur lesquelles les cafés ont étendu leur territoire, déployant des terrasses où les touristes s'attablent du matin au soir. (Pl. 3 et 4)

Pl. 3
Pl. 4

A partir de 1979 la pratique du séchage du poisson, activité qui s'exerçait à l'origine librement, commence à être réglementée. La capitainerie délivre une licence qui permet d'utiliser quelques mètres d'étendoir d'avril à septembre. Mais les femmes de Nazaré n'ont jamais respecté ce règlement et utilisent les claies toutes l'année, dès que le soleil apparaît :

"C'est interdit mais il y a des commandants qui laissent faire. Comme ce sont surtout de vieilles femmes, et qu'il y en a si peu, après leur mort cette activité va disparaître."

Au début des années 80, une politique nouvelle vient accélérer le processus de transformation sociale et économique. Le Portugal prend un tournant en se préparant à entrer dans la Communauté économique européenne (1986). En aménageant l'infrastructure de ses pêches pour le XXIe siècle - construction de complexes portuaires modernes, informatisation de criées, restructuration des flottilles -, le pays précipite les communautés halieutiques vers des changements brusques dans leurs modes de vie.

Pl. 5

Les activités exercées traditionnellement sur la plage sont transférées dans le port situé à l'extrême sud de la commune . Les conséquences, particulièrement néfastes pour les femmes, atteignent à des degrés divers le reste de la communauté. Ainsi, la plage qui était un espace d'activités mixtes, d'observation et d'apprentissage pour les enfants (Pl. 5), d'échanges et de communication, se transforme. Libérée des activités communales et halieutiques, elle devient un espace proprement balnéaire. Tentes et matelas recouvrent la bande de sable. Les parasols prennent possession de l'espace jadis réservé aux séchoirs. Á présent, seule une dizaine de vieilles femmes maintiennent cette tradition sur la plage, les jeunes filles ne voulant plus exercer cette activité. La main-d'oeuvre manque au point que ces dernières années est apparu un homme, venu prêter main forte à son épouse. Quelques barques traditionnelles, sauvées de la casse et restaurées par la ville, sont exposées sur la plage, tels des objets muséographiques. Quant au complexe portuaire, il est un territoire essentiellement masculin, privé, puisque l'accès nécessite une autorisation préalable (Pl. 6). Les femmes, intermédiaires d'antan, qui faisaient la liaison entre la plage et la criée, disparaissent. Les pêcheurs débarquent directement à quai leur production, prise en charge ensuite par le personnel de la criée. Seuls les équipages des embarcations à bord desquelles on utilise des sennes de plage ont maintenu cette division des tâches - mer-homme/terre-femme -, le produit de la pêche arrivant directement sur le rivage (Pl. 7). Mais les dernières sennes de ce type ont disparu au début des années 2000, emportant avec leurs équipages vieillissants leurs pratiques ancestrales.




La grande expérience des Nazaréennes, dominantes dans toutes les activités de vente et d'achat, a été remise en cause dès lors que la criée a été informatisée. Si le nouveau dispositif technique mis en place (tableau d'affichage et boîtier) permet d'éviter toute contestation de la part des acheteurs, il n'a cependant pas remporté une totale adhésion auprès des utilisateurs. Les femmes ont été particulièrement déroutées par ce nouveau procédé. La plupart d'entre elles, illettrées ou analphabètes, ne pouvaient prendre connaissance de l'affichage. L'administration les a donc invitées à se rendre à la criée pour participer à une vente fictive leur permettant ainsi de se familiariser avec les nouvelles méthodes avant la mise en service du matériel informatique. Mais les femmes, hostiles au changement, sont venues peu nombreuses à la démonstration. Des discussions, voire des disputes, ont eu lieu durant les mois qui ont suivi. Les acheteurs maladroits, trop lents ou trop rapides, perdaient des ventes ou acquérraient des lots à des cours trop élevés :

«  Des femmes ne sont pas venues à la répétition, peut-être par peur du ridicule. Mais ça a créé des tensions parce que les femmes, la plupart des analphabètes, ne pouvaient pas lire le tableau. Elles lisaient mal le prix ou le numéro du lot. Elles appuyaient (sur le bouton du boîtier) quand il ne fallait pas ou perdaient un lot. Certaines, au moment de mettre la clé dans le boîtier, la tournaient dans le mauvais sens, ou n'y arrivaient pas, ce qui créait des moments d'énervement.  » (Poissonnière retraitée)

Après quelques tentatives infructueuses, de nombreuses femmes ont renoncé. Les responsables de la criée estiment qu'une trentaine d'entre elles ont cessé définitivement leur activité d'achat dès l'ouverture de la nouvelle criée. Quelques unes d'entre elles ont fait appel à des "intermédiaires" - des poissonnières qui ont su s'adapter aux nouvelles méthodes et qui achètent le poisson à leur place et leur revendent avec un bénéfice.

Cette incapacité d'adaptation à de nouvelles méthodes a eu pour conséquence d'éloigner les femmes d'une activité traditionnellement féminine. Aujourd'hui, sur les 450 acheteurs inscrits à la criée de Nazaré, 10% seulement sont des femmes. Les hommes qui les ont remplacées possèdent de grands réfrigérateurs sur place où ils stockent leurs marchandises avant de les expédier. Exclues de toutes les responsabilités qui traditionnellement leur incombaient, les femmes se retrouvent reléguées à l'ultime phase de la chaîne - le chargement des caisses de poisson dans les camionnettes des acheteurs.

«  Avant, elles y allaient tous les jours (à la criée) . Aujourd'hui, avec les ordinateurs, ça a beaucoup incommodé les femmes. Elles ont protesté mais ça ne servait à rien. Beaucoup de femmes ont alors abandonné cette activité. Celles qui ont été gênées, c'étaient les plus vieilles. Les plus jeunes aujourd'hui, c'est différemment. Elles étudient, elles sont plus instruites.  »

Seules quelques-unes d'entre elles - les épouses des armateurs les plus aisés - ont mis à profit ces changements conjoncturels en passant leur permis de conduire et en faisant l'acquisition d'un véhicule. Elles ont ainsi augmenté leur rayon d'action à l'extérieur de la commune et diversifié leurs activités liées à la pêche, comme le transport des hommes d'équipage ou celui des dernières poissonnières qui vont à la criée:

«  Après la construction du port, quand la criée a été déplacée vers le sud de nombreuses femmes se sont retrouvées trop éloignées. Certaines profitent qu'une d'entre elles possède un véhicule. Elles y vont alors en groupe. Chacune donne alors son écot pour l'essence. »

Cependant, si aujourd'hui quelques femmes effectuent encore des trajets extra communaux pour vendre du poisson, l'essentiel des marchés nationaux, et internationaux sont entre les mains des hommes. Les femmes abandonnent aussi leurs activités de distributrices. A pied, à dos d'âne ou en carriole, elles ne peuvent pas concurrencer de véritables entreprises disposant d'un réseau de distribution moderne. Seules les poissonnières, qui ont eu la possibilité d'investir en passant leur permis dans les années 1970, restent sur le marché, améliorent leurs revenus et se distinguent alors des autres femmes de la communauté de pêcheurs par des signes extérieurs de richesse : possession de bijoux en or ou encore de logements à louer pour les touristes. Les hommes apparaissent donc de plus en plus nombreux aux différents points d'articulation de la chaîne technique. Le mareyage devient une profession masculine après avoir été longtemps une tâche essentiellement féminine. Avec les changements survenus dans la répartition sociale des moyens techniques de production, de transformation et de vente, le modèle de vie nazaréen traditionnel est transformé (tableau).

Déplacement des activités terrestres liées à la pêche et changement d'acteurs.

ACTIVITÉS

LIEUX/ACTEURS

AVANT 1986

APRES 1986

Débarquement du poisson

Triage du poisson

Lavage du poisson

Transport

Transformation (dessiccation)

Conserverie

Vente en criée

Commerce local

Commerce extérieur

Plage=F


Plage=F


Plage/Entrepôt=F


Plage=F+PR+E

Plage=F


Nazaré/F

Plage/Ville=F+h

Rue/Marché=F

Région=H+f

Port/Criée=H


Barque/H-Criée=H+f

Barque / Criée=H

Criée=H

Plage=F +h


N'existe plus

Port=M+f

Rue/Marché=F

Pays =H

F = Femme majoritaire / H = Homme majoritaire / PR = Pêcheur Retraité / f = femme minoritaire / h = homme minoritaire / E = Enfant

Les femmes, comme les pêcheurs retraités dont le rôle socioprofessionnel s'est dévalorisé, cherchent d'autres sources de revenue. Certaines se tournent alors, à partir des années 85-90, vers des activités dont elles étaient jusque là écartées. Elles suivent des enseignements pour obtenir un passeport maritime ou une licence de ramendeuse, tentant de pénétrer l'un des secteurs traditionnellement masculins, celui de la réparation des filets. Cependant, pour la plus part des femmes, les initiatives s'étendent à l'activité devenue économique dominante, le tourisme. Celles qui n'ont pas pu s'adapter, limitent leur production à celle d'une économie familiale ou deviennent des salariées dans le secteur tertiaire où les commerces, liés au tourisme, créent des emplois pour la plupart féminins. Hôtellerie, restauration, commerce d'alimentation et d'objets touristiques sont les secteurs dans lesquels on rencontre aujourd'hui le plus de femmes et de filles de pêcheur.

2. Le tourisme: activité économique dominante

Nazaré était traditionnellement une terre de pêcheurs. A présent ceux-ci représentent seulement 7% de l'ensemble de la population nazaréenne. En prenant en compte la main-d'oeuvre terrestre - les femmes de pêcheurs et les retraités - on estime que 2000 personnes vivent de la pêche. En 1969 Manuel Remígio, propriétaire du journal Na zaré (nº43, du 27 août) déclarait « qu'ils étaient environ 10 000 » chiffre qui représentait 74% de la population d'alors.

Le tourisme est devenu l'activité économique dominante à Nazaré. Sur bien des aspects, il influence, en bien comme en mal, la vie de l'ensemble des membres de la communauté. Selon la saison, il se présente sous diverses formes : tourisme élitiste ou de masse, national ou international.

Toute l'année le port est visité par des groupes venus de Lisbonne. Ces excursions, qui ne dépassent pas la journée, ont des itinéraires étudiés, prévoyant que les cars s'arrêtent une demi-heure en bord de mer pour que les visiteurs puissent admirer l'anse, le promontoire et acheter quelques souvenirs avant de repartir vers un site religieux. En haute saison, la majorité des touristes reste une semaine, voire un mois. Ils arrivent par la route (caravane, voiture, autocar), en train, et depuis peu quelques-uns arrivent par la mer depuis que la municipalité a créée une marina à l'intérieur du port, en prenant l'espace nécessaire au projet sur celui des pêcheurs.

Le tourisme de masse a eu des conséquences diverses sur la communauté. Il a tout d'abord changé la physionomie de la ville. En fin de semaine, la population passe d'environ 10 000 habitants à plus de 30 000, voire 40 000 en été (2), déployée sur un territoire limité, au nord par le promontoire, à l'est par des colline et au sud par le port. Les rues sont envahies par la foule. A certaines heures, les badauds sont pratiquement coude à coude sur la promenade du bord de mer. De nombreuses voitures sont garées çà et là et une file de véhicules traverse la ville au pas, pare-chocs contre pare-chocs. La plage, vide en hiver, est noire de monde. De tous les côtés des vendeurs ambulants surgissent. De midi à minuit l'esplanade est animée par les touristes qui observent les autochtones, qui eux-mêmes observent les touristes. Se baigner, manger, dormir, se promener sont les principales distractions des touristes, parfois interrompues par quelques animations locales, spectacles folkloriques et corridas.

Le tourisme est générateur d'emplois et de devises et stimule le développement de zones sous-développées comme c'est le cas pour le sud de Nazaré où les hôtels et les résidences nouvellement construits socialisent un secteur encore peu fréquenté par les autochtones. Cette zone située à quelques blocs du centre, appelée « le quartier chinois », est un bidonville où vivent les pêcheurs les plus démunis. En contrepartie la ville a souffert d'un développement urbain rapide que le tourisme, mais également le retour des émigrants (depuis la décolonisation), a rendu nécessaire. A ces mouvements de populations sont liés la modernisation des structures de la ville et l'évolution du niveau de vie de l'ensemble de la communauté.

C'est au tourisme que Nazaré doit cet acquis récent - l'enrichissement général de la communauté. Certes, la prospérité ne s'est pas encore étendue à toutes les couches de la société mais elle a très nettement permis l'élévation du niveau de vie de chacune d'elles. Les Nazaréens, qui ont bénéficié en premier de l'évolution fulgurante du tourisme de masse au Portugal au cours des années qui ont suivi la Révolution du 25 avril, ont été ceux qui possédaient déjà des commerces bien situés ou des logements à louer. Mais pour la majorité des membres de la communauté de pêcheurs, le phénomène a eu pour effet, tout d'abord, d'aggraver l'état de pauvreté dans lequel ils se trouvaient. Ceux qui ont souffert le plus de l'évolution sociale et économique de la ville, parce qu'ils ne pouvaient envisager de participer à ces transformations et en bénéficier, ont été les plus pauvres, c'est-à-dire les personnes âgées, les chômeurs et ceux qui ne possédaient pas de bien-fonds (terre ou bâtiment) permettant d'entrer en concurrence avec les membres actifs de la communauté :

«  Joaquim F. et sa femme, Caetana, vivent au premier étage d'une bâtisse qu'elle a héritée de ses parents. Ils sont tous les deux octogénaires et vivent avec une retraite de pêcheur de 2650 escudos par mois (16 euros), ce qui leur fait un revenu moyen par personne de 1330 escudos alors que le minimum national est de 3350 escudos. Caetana est malade et beaucoup trop âgée pour travailler. Leur logement est trop exigu pour y louer un espace à des touristes. L'homme a commencé à travailler à 13 ans comme pêcheur à la ligne. Quand il a été retraité, il a voulu fabriquer des filets pour les vendre aux touristes, et augmenter un peu ses revenus, mais ses mains, trop déformées par l'arthrite, ne le lui permettaient pas. Ils vivent ainsi depuis 15 ans avec leur maigre pension et un pouvoir d'achat sans cesse dévalué par l'inflation. Ils n'ont aucune possibilité de tirer des bénéfices du tourisme et leur seule concession au modernisme, c'est un téléviseur acheté à crédit.  » (Cas étudié par E.L. Mendonsa, 1982, p. 323)

Comparée à celle de ce couple, la situation d'une poissonnière de 69 ans, retraitée et veuve qui perçoit une retraite inférieure au minimum national mais possédant deux chambres à louer est meilleure. En louant ses chambres l'été, elle augmente de plus de 40% son revenu annuel.

Pl. 8

Pour obtenir quelques subsides, ceux qui ne possèdent rien adoptent diverses stratégies. Les vieux pêcheurs, ceux qui portent encore leur bonnet de laine tombant sur l'épaule, ou les vieilles femmes, leurs jupes traditionnelles, réclament aux touristes quelques pièces de monnaie en contrepartie d'une photographie posée (Pl. 8); d'autres fabriquent des hamacs en filet de pêche (Pl. 9).

Pl. 9

Alors que la fabrication de poisson séché sur la plage tend à disparaître, on observe un léger regain de cette activité l'été, les touristes étant friands ou curieux de ce produit traditionnel. Des marchandes de fruits secs (cacahuètes, graines de potiron, figues, etc.) ou de crustacés (pouce-pied, escargot de mer) vendent leurs produits aux points stratégiques - places, terminus d'autocars, proximité de la plage et sur le bord de mer. Les pêcheurs retraités fabriquent à domicile des embarcations miniatures que vend leur femme (Pl. 10, 11, 12). Les peintres locaux proposent aux touristes des tableaux figuratifs ayant pour thème unique la plage de Nazaré et représentant l'anse et le promontoire sous différents angles et sous différentes lumières, ainsi que des scènes typiques où les pêcheurs et les femmes sont toujours représentés en habits traditionnels, halant sur la plage les barques et filets à la force des boeufs. Enfin des produits, tels que la civelle en hiver, les langoustes et les langoustines en été, font l'objet de commerces illégaux. Détournés de la criée, ils sont achetés par les restaurateurs locaux.

Pl. 10

Pl. 11

Pl. 12

Des effets du tourisme sur le revenu des familles découle directement la position sociale de chacune au sein de la communauté. Cette position sociale s'exprime globalement par l'acquisition de biens durables, spécialement de l'électroménager, par la décoration intérieure et la modernisation du logement principal et par l'acquisition d'habitations secondaires qui sont louées ; cela se traduit par l'acquisition de magasins pour les commerçants, des investissements dans des affaires lucratives pour les grands propriétaires et dans la possession de logements à louer aux touristes pour les pêcheurs.

L'argent issu du tourisme est facilement gagné. La flambée des prix des logements et de l'alimentation en été permet d'économiser beaucoup d'argent en un laps de temps très court. Celui-ci est réinvesti dans des biens de consommation comme la machine à laver, la télévision et le magnétoscope, rendant la vie plus facile et agréable mais d'un autre côté les Nazaréens entrent dans une intense compétition pour la conquête de nouveaux symboles de prestige - comme la voiture - permettant de maintenir ou d'améliorer leur position sociale.

Cette compétition, qui a toujours été menée par les femmes de la communauté, a eu pour effet, dans un premier temps, d'élargir encore l'écart qui s'est creusé sur le plan économique entre les gens de terre et les familles de pêcheurs, soulignant davantage les différences. A présent cette compétition touche toutes les couches sociales et les femmes de pêcheurs ne sont pas les moins acharnées dans la lutte. Celles-ci ont créé un véritable marché noir de l'hébergement touristique, concurrençant fortement le marché officiel.

Le monopole des mulheres dos chambres (3)

Pl. 13

La stratégie la plus courante dans les familles de pêcheurs - et la pratique la plus ancienne également - est de recourir à la location de son propre logement. Durant la période d'été, les familles s'entassent dans une pièce du logement pour louer celui-ci ou partent vivre dans la cabane du pêcheur où sont entreposés le matériel de pêche, les salaisons et le poisson.

Pl. 14

Au début des années 1970 sont apparues les mulheres dos chambres . A une certaine époque de l'année, les hôtels ne pouvant plus répondre à la demande d'hébergement émanant des touristes, les Nazaréennes - mais une catégorie seulement, celle de la communauté de pêcheurs - descendent dans la rue et offrent une chambre à domicile. Ces femmes sont faciles à reconnaître. La tête enveloppée dans un fichu (Pl. 14), le châle sur les épaules, elles sont assises sur le pas de leur porte ou dans la rue sur un petit tabouret. Elles tiennent à la main une pancarte - parfois un simple morceau de carton fixé sur un quelconque objet qu'elles placent à la vue de tous - où est écrit le mot chambre en quatre langues - Quarto, Room, Chambre, Zimmer...(Pl. 15). Les autres femmes de la communauté se bornent à laisser en évidence un écriteau fixé à leur fenêtre ou à leur balcon, laissant aux touristes la liberté de s'enquérir par eux-mêmes :

«  Ce phénomène de la chambre est récent, vu que les femmes, dans le passé, louaient leur maison entièrement et toute la famille partait vivre dans la cabane des pêcheurs. Actuellement, il y en a encore qui partent pour ces remises dont l'espace est très exigu et qui vivent là jusqu'à la fin de la période balnéaire sans condition d'hygiène et de confort. D'autres vont jusqu'à louer leur propre lit et dorment par terre à la cuisine...  »

Pl. 15


Au début de l'été, 70% des Nazaréens changent leur mode de vie :

«  Aujourd'hui, un tiers des familles de pêcheurs seulement survivent grâce à la pêche, les deux tiers vivent du tourisme.  »

En 1980, on estime que 65,2% des pêcheurs louent un logement aux touristes contre 34,8% de non pêcheurs. Les plus riches quittent la ville trop bruyante et partent vivre à l'intérieur des terres. Les autres restent à Nazaré. Ce sont principalement les habitations construites dans les années 30, dans le quartier central des pêcheurs, et possédant un étage, qui sont mises à la disposition des touristes. Quelques immeubles récents, plus luxueux, viennent compléter le parc immobilier. Pour les autochtones, il devient très difficile de se loger à l'année :

«  Les Nazaréens vivent dans des logements loués pour 6 mois. De mai à octobre, les propriétaires les font partir pour louer 100 000 escudos (le triple du prix conventionnel) pour un mois d'été à des touristes. Ils sont obligés de trouver tous les étés une autre location. Et lorsqu'on cherche à louer en hiver, on trouve beaucoup de logements fermés, vides et les propriétaires ne répondent pas franchement qu'ils ne veulent pas louer mais disent qu'ils ont soi-disant des réparations à faire. En fait, ils préfèrent ne pas louer l'hiver pour garder libre pour l'été. Les loyers sont alors tellement chers qu'ils rattrapent la perte de l'hiver et ça leur fait moins de travail.  »

Dans la recherche du client, les Nazaréennes usent de toute leur énergie et de toute leur ténacité :

«  Il y a encore 5 ou 6 ans, ces femmes allaient chercher les touristes jusqu'à leur descente du train (à 5 km de Nazaré) et les interpellaient en les montrant du doigt : "Toi, pour moi" disaient-elles. Si une d'entre elles pensait avoir vu un touriste la première, elle se chamaillait avec les autres qui tentaient de lui prendre, criant devant le touriste ébahi. Certains même ont cru qu'il s'agissait de prostituées puisque ces femmes disaient : « Tu viens dormir chez moi? », accompagnant leur proposition d'un geste de la main posée contre la joue. Puis elles se sont calmées et ont compris qu'il fallait plus de douceur. Aujourd'hui, elles viennent attendre les touristes à la descente des cars au terminus de Nazaré ou simplement, on peut voir en se promenant le long de la Marginale, sous chaque porche, devant chaque porte, une femme tranquillement assise, tenant une pancarte où est écrit "chambre, zimmer , quarto, room.  »

« Parfois elles interpellent les gens qui passent en ajoutant : "chambre, douche, parking" . Une chambre d'hôtel en moyenne est de 5 000 escudos. Elles, elles louent la leur sans petit déjeuner 3 000 escudos mais si elles proposent un parking ou si elles savent qu'il n'y a plus de chambres en ville elles n'hésitent pas à monter les prix au niveau de ceux que pratiquent les hôtels . »

Louer une chambre tend à devenir un comportement social parce que les femmes montrent ainsi aux autres qu'elles possèdent un bien, autant qu'une nécessité économique :

«  Toutes les familles louent l'été l'appartement où elles vivent ou accueillent chez elles des étrangers si elles ont une pièce de libre. Si une famille a une pièce de libre et ne la loue pas, elle passe pour une inconsciente, une folle. Les femmes des pêcheurs voient une promotion sociale dans le fait de s'asseoir dans la rue avec un carton à la main.  » (Fille de pêcheur, 35 ans)

La municipalité tente de mettre de l'ordre dans ce commerce. D'abord parce qu'il est illégal, les femmes de pêcheurs ne déclarant jamais leurs revenus, et ensuite parce qu'il donne une image déplorable de la ville. Aux chamailleries des femmes qui se disputent un client vient s'ajouter le manque de salubrité des locaux qu'elles louent. Certaines n'hésitent pas à louer à des prix prohibitifs une pièce réduite, sans fenêtre et sans eau. Mais réglementer cette pratique, c'est aussi remettre en question une source financière essentielle pour les familles des pêcheurs. Dans un article paru au Jornal da Nazaré (sept. 1994, n°42), un journaliste émet un doute quant à la réussite de l'entreprise en évoquant le " caractère explosif des Nazaréens, ou pire, des Nazaréennes " et en soulignant qu'il faudra beaucoup de courage pour les affronter et régler le problème.

Depuis longtemps les structures hôtelières ne sont plus suffisantes pour satisfaire la demande. Les mulheres dos chambres ont donc tout naturellement su tirer avantage de cette situation. Il fut un temps où cette pratique se justifiait pour pallier la faiblesse des revenus de la pêche mais aujourd'hui, les responsables municipaux estiment qu'il est temps :

« (...) de mettre en avant l'intérêt collectif en garantissant les conditions d'un tourisme de qualité ...; c'est l'avenir du tourisme de cette ville qui est en cause.  »

Pour réglementer les activités des loueuses, la municipalité envisage donc de créer une commission de surveillance et de régulation de la pratique afin de freiner la concurrence des femmes de pêcheurs qui, en exerçant ce commerce en toute illégalité, finissent par irriter les commerçants. Les intentions municipales montrent encore l'importance sans cesse grandissante du tourisme dans l'économie locale sur laquelle repose de plus en plus l'avenir de la communauté. C'est donc autour des activités touristiques que l'espace communal nazaréen s'organise. Les quelques poissons qui sèchent encore au soleil, au milieu de la rue, et qui sont exposés aux mouches et autres souillures animales, tendent à dévaloriser l'image que les représentants de la municipalité veulent donner aux visiteurs.

« (...) surtout que le manque d'hygiène du produit - il y a des chiens qui viennent faire pipi le long des claies, il y a des mouches,... - le rend de moins en moins attractif pour les gens plus évolués.  »

En conséquence, des contraintes sont appliquées à l'encontre des vieilles femmes qui continuent à exercer leur activité à la vue des touristes.

« Parfois la police maritime passe et enlève les claies qui sont exposées hors de la plage. L'autre jour la police est allée sur le trottoir d'en face et a obligé les vieilles à retirer leurs claies. Elles ont crié et pleuré... "(Policier maritime en fonction)

Pour permettre aux touristes de s'étendre sur la plage, il a fallu également interdire certaines pratiques comme l'étendage du linge sur la plage :

«  Au moment où cette interdiction est arrivée, le nombre de bourgeois commençait à être supérieur à celui des membres de la communauté de pêcheurs. C'est possible qu'il y ait eu une relation avec ces changements et une certaine image qu'ils voulaient donner de la ville aux touristes qui venaient.  »

Le port étant relégué loin du centre, le tourisme gagne de l'espace vers le sud. Le niveau de vie de la population augmente et les commerces se multiplient. Magasins, restaurants, bars, chambres chez l'habitant, etc., permettent aux Nazaréens de se procurer ce que la mer ne peut leur offrir : un revenu régulier. Les femmes sont particulièrement bien placées pour assurer le développement de cette activité économique puisque les changements survenus dans l'économie et l'organisation des pêches les ont, en quelque sorte, rendues disponibles.

Il est évident que pour un pays relativement pauvre comme le Portugal, l'économie dépend beaucoup des recettes du tourisme. C'est encore plus vrai pour un port comme Nazaré où il existe encore de grands contrastes entre la vie en été, quand le tourisme et les devises affluent, et la vie en hiver quand le manque à gagner, dû à la fermeture de nombreux commerces, est mal tempéré par le petit nombre de jours de pêche. Les femmes adoptent de nombreuses stratégies pour en tirer le meilleur profit possible. Conscientes que le tourisme est un nouveau facteur d'économie, et une source d'enrichissement rapide, elles font de leur ville une sorte d'arène où la compétition fait rage.

3. De nouvelles références identitaires

Les règles et les codes de vie nazaréens, hérités des anciens, ont été transmis sans que des transformations profondes aient été notées au cours d'un siècle et demi. A partir du XXe siècle, de profonds bouleversements se produisent. Le premier quart du siècle est marqué par des transformations techniques : la disparition de la voile au profit du moteur, la constitution d'une flottille sardinière; par des transformations sociales: évolution démographique, modernisation des équipements urbains (éclairage des rues, construction d'une chaussée en bord de mer, etc.)... La monnaie est rare et parfois même inexistante. Le crédit et le gage sont des pratiques courantes. Le poisson mis à sécher, est conservé durant les longs mois d'hiver et permet une meilleure gestion des stocks. Il est l'objet de troc. Le développement du tourisme national et l'existence d'une criée modifient la nature des échanges et entraînent une circulation monétaire qui se concrétise par l'ouverture de la première banque. Le troc diminue au profit des échanges monétaires. Ces changements, bénéfiques pour la population, sont la conséquence directe du développement de l'économie de pêche.

En contrepartie, les changements survenus dans le dernier quart du XXe siècle, n'ont pas tous été vécus comme des améliorations mais plutôt comme des contraintes : politique européenne des pêches, réduction de la flottille nationale, déplacement des activités hors de la ville lié à la construction du port, mise en service d'une criée informatisée, modernisation des instruments de navigation entraînant une réduction de l'effectif des équipages, disparition de moyens de production traditionnels et peu rentables comme la senne de plage et le filet à langouste.

La redistribution des rôles économiques entre les membres de la communauté a permis la constitution d'un nouveau groupe social qui se distingue des celui des pêcheurs. En prenant possession des activités complémentaires liées à la pêche, ce groupe est venu bouleverser le type de relations qui unissait les pêcheurs aux femmes de la communauté, remettant en cause leur statut et leur rôle. Par ces transformations, une autre communauté s'est organisée. Une nouvelle orientation économique a été prise.

La stabilité de la communauté de pêcheurs a été maintenue tant que chacun de ses membres disposait des mêmes moyens - l'exploitation des eaux marines - mais dès lors que ces moyens se sont diversifiés - par le biais du commerce lié au tourisme en particulier -, la communauté a commencé sa mutation vers un avenir où apparaît une grande discrimination sociale. Au moment où s'ouvre cette nouvelle ère économique, due au bénéfice du tourisme de masse, on voit se réduire quelques différences sociales et s'amorcer une redistribution des richesses. Aujourd'hui, au contraire, ces effets tendent à accentuer les différences entre les catégories socioprofessionnelles. Cette richesse relative augmente principalement les possibilités d'évolution sociale de la classe moyenne. On constate que l'argent est le principal critère de positionnement de cette catégorie et les familles qui la constituent sont également celles qui ont le plus de facilité pour en gagner, tandis que la classe supérieure se distingue à la fois par l'argent et par son niveau d'instruction.

La classe moyenne, qui ne peut concurrencer la classe supérieure en raison de son manque d'instruction, peut cependant évoluer à l'intérieur d'elle-même; tout dépend des possibilités d'accès aux moyens de production que détient un individu, une famille. Par conséquent il existe une grande différenciation sociale à l'intérieur même de cette classe. On peut dire qu'aujourd'hui la communauté nazaréenne est composée d'une classe riche, intellectuelle, qui continue de s'enrichir et une classe pauvre, qui reste misérable; c'est la classe moyenne - où se situe aujourd'hui la grande majorité des pêcheurs - qui bénéficie plus que tout autre, par sa volonté de s'adapter, des transformations économiques. Cette volonté d'adaptation de la communauté nazaréenne aurait influencé, dit-on, bien d'autres communautés du littoral portugais qui ont choisi de la prendre pour modèle.

A l'heure actuelle, les principaux moyens d'accès aux facteurs de productions sont l'héritage, le mariage, l'achat et le louage. Le nombre d'enfants par couple ayant baissé sensiblement à la dernière génération, les héritages futurs ne seront plus partagés entre une douzaine de garçons et de filles mais reviendront à un enfant unique, voire deux ou trois héritiers au plus, qui s'empresseront de réinvestir dans l'immobilier.

On observe à présent dans la communauté deux modèles sociaux. Le modèle traditionnel, représenté par la communauté de pêcheurs de la génération des plus de 40 ans, et le modèle "moderne", représenté par les gens de terre - commerçants, fonctionnaires, professions libérales... -, les bourgeois comme les désignent les pêcheurs en englobant dans ce terme tous ceux qui ne travaillent pas en mer.

Ce dernier modèle est largement suivi par la jeune génération issue du groupe des pêcheurs. Garçons et filles ont abandonné toutes les caractéristiques de leur classe : les activités liées à l'élément marin, le costume traditionnel, les comportements sociaux liés à l'espace... La plupart d'entre eux font au moins des études secondaires et apprennent des langues étrangères pour mieux s'intégrer dans l'économie touristique. Ils tirent profit des biens que leurs familles ont su acquérir à force de travail et de privations. Les enfants des pêcheurs sont à présent presque aussi favorisés que les enfants issus de familles de fonctionnaires, voire de professions libérales.

Au cours du temps, une transformation de la mentalité nazaréenne s'est opérée. Ce changement paraît plus visible chez les femmes que chez les hommes. On peut expliquer ce phénomène en soulignant que les femmes ont toujours été plus "exposées" aux changements. Leur statut et leur rôle traditionnels dans la communauté de pêcheurs - pêchant elles-mêmes (la civelle), vendant et transformant le poisson - donnent aux femmes un statut très proche de celui des pêcheurs tout en conservant celui de "terrienne". Par leurs multiples activités, les femmes sont en contact avec les deux univers - marin et terrestre - et par conséquent elles ont été confrontées à la fois aux transformations techniques et sociales liées à la pêche, en même temps qu'elles ont dû s'adapter aux changements liés à l'espace communal et au développement du tourisme.

Les pêcheurs, quant à eux, maintenant toujours une distance avec le terrestre, ont été davantage protégés des influences extérieures à leur monde parce qu'ils vivent une partie de leur existence en mer et l'autre à l'abri des murs d'une taverne. Vivant en marge de l'agitation de la ville et de ses soubresauts, ils feignent d'en ignorer les inconvénients. Ainsi on entend rarement un pêcheur émettre une opinion sur l'activité touristique et ses débordements : construction anarchique d'immeubles en bordure de plage, bruit, etc.

Pl. 16

La ville a perdu en effet beaucoup de son originalité et de son attrait. Depuis quelques années les Nazaréens notent une baisse de fréquentation de leur ville par les touristes les plus fidèles à leur terre, les Anglais et les Nordiques. L'origine de cette désaffection viendrait-elle du fait que Nazaré, petit à petit, se transforme en une station balnéaire banale, copie conforme du port voisin, São Martinho, où les immeubles modernes, vides en hiver, attendent l'arrivée des estivants pour que leurs volets soient ouverts ? Les Nazaréens s'interrogent... Déjà, dans la zone sud, le développement urbain est critiqué parce qu'il est anarchique et fait graduellement disparaître les caractéristiques les plus originales des habitations traditionnelles. Ces immeubles, qui se veulent modernes et luxueux, sont construits sans respect de l'architecture locale, ce qui nuit au caractère de la ville et à l'harmonie du bord de mer (Pl. 16, 17, 18). Pourtant c'est sur l'infrastructure touristique de sa ville que la municipalité peut espérer encore se développer et non plus sur la seule communauté de pêcheurs qui faisait par le passé la grande attraction du site.

Pl. 17

Pl. 18

Dans le Journal da Nazaré , un article paru en décembre 1994 souligne quels sont les points forts et les points faibles touristiques de la ville, reconnus par les tour-opérateurs nationaux. Les points forts sont, en ordre décroissant, l'image du passé, les traditions liées à la pêche, la qualité de la plage et la beauté de la nature, la gastronomie, l'artisanat, la situation géographique (proximité des autres sites touristiques). Les points faibles sont l'absence de parc de stationnement, la perte de l'identité (4), l'hygiène, le manque d'organisation, la promotion faible, la façon dont sont proposées les chambres à louer ; ce dernier point faisant ici référence aux mulhere s dos chambres .

La communauté, consciente de l'attraction exercée par l'originalité de ses particularismes culturels en joue pour attirer le touriste. Culturellement parlant, Nazaré est cependant un mirage touristique. De tout ce qui attirait l'étranger, rien n'existe plus aujourd'hui. Les barques ont disparu de la plage et les costumes traditionnels ont été remplacés par des habits ordinaires où le noir domine. Mais les touristes affluent encore. Certes la plage est belle, et le point de vue qu'offrent les hauteurs du promontoire est superbe, mais les dépliants touristiques continuent de vanter les beautés de scènes de plage révolues depuis près de trente ans. Ils montrent les filets encore halés par des boeufs, des costumes que seuls les danseurs des groupes folkloriques portent encore quand ils dansent pieds nus le vira à chaque carnaval et commémoration, tandis que les cartes postales représentent, pour la grande majorité d'entre elles, des scènes des années 70, voire antérieures à cette époque. En y regardant de plus près, on s'aperçoit que ces cartes ont d'ailleurs été retouchées pour faire "plus vrai" afin de reproduire, par exemple, le tissu écossais traditionnel des pantalons des pêcheurs qui ne se portent plus. D'autres cartes sont une composition de plusieurs clichés superposés, mettant en scène des embarcations d'époques différentes qui n'ont pu se retrouver côte à côte dans l'enceinte et qui ont de toute façon disparu. Les pêcheurs aiment à raconter qu'après la construction du port, une équipe de télévision allemande est venue faire un reportage sur la pêche à la senne de plage. Le réalisateur, déconcerté d'apprendre que l'on n'utilisait plus depuis longtemps les boeufs pour tracter l'embarcation, avait demandé que l'on fasse venir "quand même" un bouvier. Les pêcheurs s'exécutèrent, offrant à l'équipe un simulacre de pêche. Si certains en plaisantent encore, d'autres ont compris où se trouvait leur intérêt :

«  Au fond d'eux-mêmes les pêcheurs étaient fiers de montrer ce qu'était le métier d'autrefois . »

La dernière des 180 sennes de plage calées dans l'anse est maintenue artificiellement par la capitainerie, pour distraire les touristes à la fin d'une après-midi de plage. Et à la demande, on ressort les boeufs comme cela se faisait il y a ... 20 ans (Pl. 19).

Pl. 19

En continuant de reproduire les gestes d'une pêche traditionnelle, les pêcheurs ont trouvé une autre manière de transmettre un savoir technique et de le diffuser au-delà de leur terre. Quel que soit le support - cartes postales, films et vidéos mais aussi peintures d'amateurs rappelant les scènes du passé, poète chantant les vertus d'un chamador (5) - les pêcheurs veulent continuer à donner cette image de travailleurs de la mer . Quant aux femmes, plus pratiques, c'est l'appât du gain qui les motive. Le changement de mentalité est radical dans la classe d'âge des jeunes femmes pour qui le modèle traditionnel familial a évolué vers une individualisation. La cellule familiale, autrefois composée de deux, voire trois générations prolifiques, se limite aujourd'hui à la famille conjugale. Le nombre d'enfants par couple est caractéristique d'une évolution des comportements féminins en particulier, et du désir de mieux vivre en général. Les couples de 20 à 30 ans ont un planning familial prévoyant un à deux enfants alors qu'ils sont eux-mêmes issus de grandes fratries. L'interdépendance sociale et économique qu'induisait l'organisation économique des activités de pêche, tend à disparaître. Les promoteurs et les industriels du tourisme offrent aujourd'hui aux Nazaréennes de nouvelles perspectives, de nouveaux contacts et de nouveaux rêves. Cependant, et malgré ces transformations, les femmes restent l'élément centralisateur de la famille.

L'important développement de la ville a fait naître diverses activités ; professions libérales (médecin, avocat), commerces, services (barbier, employé de maison, blanchisseuse), horticulture et vente de produits régionaux sur le marché.

Le tourisme permet aussi un contact avec l'extérieur, avec des populations étrangères, qui génère des transformations culturelles. Avec lui viennent de nouvelles habitudes vestimentaires ou alimentaires, de nouveaux comportements, une transformation des valeurs et des idées. Le jeans remplace le pantalon écossais des pêcheurs et le poisson séché disparaît peu à peu de l'alimentation quotidienne parce qu'il fait référence à la pauvreté d'antan.

A présent, les pêcheurs et leurs familles ne représentent qu'une catégorie socioprofessionnelle minoritaire parmi d'autres. Pêcheurs, fonctionnaires, employés de bureau et de magasin, ouvriers, artisans, entrepreneurs, médecins, artistes peintres ou écrivains... composent l'actuelle population nazaréenne. Mais ce qui fait toujours son unité, c'est que pêcheurs et non pêcheurs - Pieds-déchaussés et Pieds-chaussés (6) comme ils se surnomment eux-mêmes -, sont tous issus de la même souche. Leurs aïeux ont tous eus en commun le fait d'être pêcheurs comme le rappelle leur dicton : " Qui ne rame plus a déjà ramé ". Les Nazaréens sont à l'origine un peuple de pêcheurs. C'est l'identité qu'ils veulent avoir et qu'ils veulent qu'on leur reconnaisse.

Bibliographie

1. La Révolution dite des Oeillets du 25 avril 1974 a mis un terme à la dictature de Salazar.

2. Sources : INE donne en 1991 le chiffre de 15319 habitants pour les trois agglomérations : Nazaré, la plage, Pederneira, sur les collines et Sítio, perchée sur le promontoire (XIII Recenseamento Geral de População )

3. En français dans le texte.

4. Ce phénomène est très avancé dans certains ports voisins. C'est le cas de Póvoa de Varzim qui a perdu toutes ses caractéristiques propres en raison de la modification opérée dans ses systèmes de pêche et de navigation.

5. Pêcheur chargé d'appeler ( chamar en portugais) et de réunir tous les hommes d'équipage avant l'embarquement.

6. Les pêcheurs, traditionnellement pied nu, étaient ainsi différencier des « terriens ».

7. C. Escallier, L'Empreinte de la Mer. Ethnologie d'une communauté de pêcheurs - Portugal, Thèse de doctorat en ethnologie, Université de Nanterre, (non publiée), 1995.

8. L. E. Mendonsa, Turismo e estratificação na Nazaré, In Análise Social , revista do Instituto de Ciências Sociais da Universidade de Lisboa, vol. XVIII (71), 1982-2º, pp. 311-329 (1982)

9. Jornal de Nazaré.



 
Futuro dos Recursos
INTRODUÇÃO

Gênero e comunidades pesqueiras: Na Unidade Familiar, em Direção à Sustentabilidade.

Alpina Begossi.

Gender roles in Corsican fisheries.
Katia Frangoudes
Activités et stratégies de survie dans une communauté de pêcheurs: le rôle de la femme dans l'économie touristique (Nazaré-Portugal)
Christine Escallier
Gender Relations in a coastal village of Yucatan, Mexico.
Ana C. Gavaldón Hoshiko & Julia Fraga Berdugo
Fisheries, Gender and Local Changes at Itaipu Beach, Rio de Janeiro, Brazil: an individual approach.
Sônia Regina da Cal Seixas Barbosa & Alpina Begossi